Laura Laufer est l'auteur du livre Jacques Tati ou le temps des loisirs, publié aux Editions de l'If.

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L’idiot-Un beau film et un espoir...

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De L’Idiot, roman complexe et foisonnant, Pierre Léon porte à l’écran cet épisode clef de l’anniversaire de Nastassia Philippovna qui clôt la première partie de l’oeuvre de Dostoïevski. Au cours de cette soirée, chaque homme est convié à faire le récit de l’action la plus infâme de sa vie et Nastassia Philippovna, poussée par son amant Tostki à épouser Gania pour soixante quinze mille roubles, reprendra sa liberté pour suivre Rogogine.

Par un beau travail d’épure, Pierre Léon se concentre sur l’essentiel, qu’il s’agisse de l’évolution du drame, de la construction des personnages ou des décors, de la musique ou de la photographie. La structure dramatique de ce court film fonctionne aussi bien comme la tragédie en préparation dans cet épisode de ce qui fera le corps du roman, que comme un drame d’une violence inouïe, où tout se joue et se résout devant nous. La mise en scène a su trouver la juste distance, la science de l’organisation d’un espace limité et un bel accompagnement du mouvement des corps, des regards et de la parole, tous magnifiquement portés par les acteurs. Les femmes d’abord, Sylvie Testud (Daria Alexeievna) et Jeanne Balibar. Cette dernière incarne une Nastassia tour à tour rieuse et sombre, nerveuse et alanguie, passionnée et indifférente, fière et familière, sensuelle et froide dont la voix suave peut s’emballer soudain sur des paroles au rythme effréné. Jeanne Balibar joue admirablement ces mutations spontanées si caractéristiques des personnages dostoïevskiens au tempérament capricieux. Calme avant la tempête, sa colère d’irritable devient tyrannique. Quant aux hommes, il y a là aussi une belle galerie de portraits. Voyez Serge Bozon, pâle et crispé autant que l’exige son personnage de Gania et -ö délice !-Bernard Eisenschitz qui campe un succulent Totski, ce bourgeois revenu de presque tout qui largue sa maîtresse Nastassia et dont le petit sourire ironique de témoin blasé fait également merveille.

La fidélité à l’action de cet épisode de l’anniversaire de Nastassia Philippovna se retrouve aussi dans la mise en scène de ces incroyables jeux de tension où ce qu’il y a de pire et de plus bas en l’homme peut devenir soudain le meilleur et le plus élevé, où l’abject côtoie le sublime, où l’homme ne cesse de se défier lui-même. Et c’est toute la vérité intérieure des personnages de cette société pétersbourgeoise qu’ont voit ici mêlant le riche bourgeois, l’ancien militaire, le petit fonctionnaire, le déclassé, autant de protagonistes moulés dans le plus bel artifice de la représentation sociale, sans oublier la belle figure retenue - peut- être un peu trop, à mon goût - du Prince (Mychkine, Laurent Lacotte). Et c’est un beau scandale en huis-clos qui éclate dans ce salon, coup d’éclat tout entier orchestré par Nastassia Philippovna lanceuse des cartes et meneuse du jeu.
La mise en scène de Pierre Léon possède une intelligence cinématographique qui tire un beau parti d’un espace limité rappelant qu’il est possible de faire un cinéma riche en étant pauvre - l’inverse n’étant le plus souvent pas vrai !-.
La tonalité d’ensemble passe de la légèreté à la gravité,du statique au dynamisme -je pense aussi à l’irruption soudaine du « ballet » de quelques Mods bruyants échappés du film de son compère et ici, acteur, Serge Bozon...
Enfin saluons tout à la fois la clarté et la concision du propos, la précision du montage. Quant à la photo de Thomas Favel pour son beau travail du noir et du blanc et sa très belle gamme des gris , elle provoque un réel plaisir de l’œil.

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Cet Idiot de Pierre Léon apporte une bonne nouvelle et un souhait. La première tient à que ce film est vraiment beau. Le deuxième vient de ce que ce court film de long métrage, qui se suffit pourtant à lui-même, provoque le désir d’en voir une suite où chaque épisode offrirait l’occasion de retrouvailles. Une telle perspective serait d’ailleurs fidèle à l’esprit du roman, paru à l’origine en plusieurs livraisons, et réjouirait ceux qui aiment le cinéma en leur promettant le plaisir de nouveaux rendez-vous pour la redécouverte - à qui connaît déjà le roman- d’un récit familier dans une forme nouvelle.

Formulons donc l’espoir qu’une telle idée - ô combien stimulante !- puisse se concrétiser.

Laura Laufer ©
29-04-2009