Laura Laufer est l'auteur du livre Jacques Tati ou le temps des loisirs, publié aux Editions de l'If.

Télécharger la revue de presse
Commander l'ouvrage







Contacter Laura Laufer
S'inscrire à la newsletter



création graphique © atelier du nomansland
Rétrospective Yazugirō OZU. Beauté de l’impermanence.









Yasujiro Ozu
En salle, versions restaurées dix films d’Ozu, dès le 1er août : Bonjour,Fin d’Automne .... Je présenterai Fleurs d’équinoxe dans le cycle Mémoire de cinéma au Rex de Châtenay- Malabry saison 2018-2019.https://www.lerex-chatenaymalabry.fr/memoire-de-cinema/

OZU Beauté de l’impermanence par Laura Laufer.
" Mercredi 20 décembre 1933,
M’étant réveillé
A la nuit, que faire ?
Rien, c’est trop tard !
"
Ozu (Carnets, page 40, éditions Alive)

La tombe de Yazujirō Ozu porte le seul signe "Mu", qui signifie "Rien" dans le zen, un des éléments de la pensée bouddhiste japonaise. L’œuvre du cinéaste, dans la continuité de cette pensée, s’ouvre au pathétique, à la beauté et au sens de l’éphémère.

De 1933 à 1963, Ozu a tenu ses Carnets. On y trouve son attention minutieuse pour chaque détail, chaque moment et la rigueur de son esthétique. Ces Carnets reflètent, comme ses films, ce même quotidien familier, banal, qui n’exclut ni la cérémonie, ni le protocole. Repas de famille, mariages, funérailles, banquets de promotion, réunions d’anciens avec abondance de saké, brandy, whisky. On boit beaucoup dans les films d’Ozu, comme Ozu, lui même.
"Dimanche 25 janvier 1953. Igname râpé à la sauce de soja avant d’aller dormir. Et voilà encore une journée à jamais évanouie ! Mardi 10 février 1953. Encore des excès de saké. Samedi 8 mai 1954. Levé assez tôt ce matin, j’ai commencé par boire du saké avant de manger quelque chose. Je me suis finalement assoupi. Ai pris un bain et bu du saké avant de dîner. Après avoir bavardé un peu, je me suis recouché ! Une telle journée sera-t-elle mise à mon actif ou à mon passif quand je devrai payer la note ?" Les Carnets font mention des tournois de sumo, des matchs de base-ball et de l’éternel retour des saisons. Année 1951 : "Vendredi 2 mars. Vent violent ; temps glacial. Ecriture du scénario. On s’est fait cuire des petits haricots sucrés. Dimanche 18 mars. Premier jour de l’équinoxe de printemps et premier papillon de l’année. Mardi 3 avril. Il fait froid et la pluie tombe à seaux. Mardi 10 avril. Les branches de genêts commencent à fleurir. Vendredi 13 avril. J’ai écouté les grenouilles coasser. Dimanche 22 avril. Beau temps, bien qu’un peu froid. Dans les champs, le blé a beaucoup poussé."

Les films d’Ozu semblent raconter toujours la même histoire mais avec variantes. Voici ce que note Ozu pour Fin d’automne : "ce sera une histoire semblable à celle de Printemps tardif, mais au lieu d’un père veuf et de sa fille, il s’agira d’une veuve et de sa fille".

A hauteur de tatami

Ses films des années trente montrent conflits, drames dans des milieux pauvres, milieux sociaux dont, par la suite, ils abandonnent la représentation pour celle des classes moyennes. Décors et costumes y apparaissent à l’occidentale, l’action et le scénario y sont classiques. Ozu est influencé par le cinéma étatsunien.
Il réalise des comédies espiègles au rythme vif, aux gags novateurs. Gosses de Tokyo, Jours de jeunesse, J’ai été recalé mais... Cet Ozu comique observe avec ironie ces gosses de famille modeste qui prennent pour souffre-douleur le fils du patron ou ces étudiants insouciants qui n’ont d’intérêt que pour le sport et les filles.
Dès Le Fils unique (1936), le registre devient grave, intimiste. Ozu aborde son thème de prédilection, les relations entre générations, thème confirmé par Il était un père, où nous voyons un instituteur veuf élever seul son jeune fils. La solidarité au sein de la famille, la recherche du bonheur, la peur des conflits et des ruptures fondent désormais le noyau central de son œuvre. Le cinéma d’Ozu devient poignant avec son "tempo" lent, paisible, contemplatif.

Cette œuvre se reconnaît, dès lors, par son style unique : cadrages tirés au cordeau, lignes droites, caméra à hauteur de tatami, absence de mouvement d’appareil dans ses derniers films, insertion de plans d’objets (vase de fleurs, télévision, lampe...) ou de lieux (rues, paysages, couloirs, bureaux, usine) mais aussi couleur du ciel, arbres en fleurs ou arbres nus. Par leur ponctuation ou leur scansion dans la séquence, ces plans créent l’impression de l’éphémère ou de la durée. Nuages qui passent, volutes de fumées expriment la nostalgie du passé, la fugacité du présent, l’utopie heureuse ou mélancolique de l’avenir. La fuite du temps semble se graver dans le marbre. Et le jeu des acteurs, par sa stylisation, renforce ce sentiment. Le cinéaste faisait répéter ses acteurs pendant des heures pour éliminer toute trace de spontanéité et a formé ainsi une véritable troupe de comédiens que, de film en film, nous retrouvons, fidèles et dont l’acteur Chishu Ryu, indissociable, trente années durant, de l’univers d’Ozu, est la plus éclatante incarnation. Sous l’apparence d’une éternelle répétition d’où tout mouvement semblerait exclu, le cinéma d’Ozu élève en réalité un hymne grave, doux et triste à la vie et à son essence même. Ozu célèbre l’enfance (Gosses de Tokyo, Bonjour), la jeunesse (Jours de Jeunesse, J’ai été recalé mais...), la vieillesse (Dernier Caprice, Voyage à Tokyo), la maladie et la mort (Voyage à Tokyo). La souffrance de vivre fait corps avec la banalité du quotidien où se vivent la tristesse, la solitude, les mariages d’amour ou ceux mariages arrangés, es remariages, les veuvages comme nous voyons dans Le Goût du saké et Printemps tardif.

" L’impermanence "

Le cinéma d’Ozu montre un lien indissoluble entre la modernisation du Japon et ce qui en perpétue la tradition. Le contenu change, les formes semblent immuables pour nous dire le mouvement. "Tout n’est que contradiction", constate douloureusement le père dans Fleur d’équinoxe. "Nous devenons vieux mais les rêves de la jeunesse restent toujours vivaces."

Le Voyage à Tokyo revient sur la désagrégation de la famille dans un film dont l’Histoire, la politique, la passion sont absents. Ozu exprime comme nul autre la sérénité, l’apaisement, la méditation. Tendre, triste, ce cinéma est celui de l’élégie là où la douceur infinie tamise la violence de l’inexorabilité du temps qui fuit, là où tout apparaît et où tout disparaît.

" Ni trop boire ! Ni trop travailler ! Ton temps est compté, n’oublie pas !
Boire équivaut à un lent suicide.

Au bord de la route
Le bouddha de pierre
Se couvre de neige,
Indifférent au temps
Et à toute préoccupation
."
Ozu (Carnets, 1961) -

Laura Laufer.

Article paru dans Rouge -18/12/2003

À Lire : Ozu de Kiju Yoshida Ed. Arte -,Institut Lumière-Actes Sud - Formes de l’impermanence : le style de Yasujiro Ozu de Youssef Ishaghpour Éd.Farrago/Léo Scheer, 2002.- Avant scène (1971)- Ozu par Max Tessier.
Carnets, 1933-1963 - Yasujiro Ozu - Ed.Babelio

Il était un père , de Yasujiro Ozu.
Ce pur chef-d’œuvre de 1942 triomphe des dommages du temps subis par l’image et la bande-son. Il confirme l’écriture unique d’Ozu : son image frontale construite au cordeau par une caméra à hauteur de tatami et le jeu des lignes verticales, horizontales et obliques, et la direction rigoureuse du jeu de l’acteur et de son corps dans l’espace. À travers la relation entre un père veuf et son fils, Ozu saisit le pur mouvement de la vie et sa loi inexorable. Les thèmes de toute son œuvre sont déjà là : l’école, l’espièglerie de l’enfance, la transmission, le protocole, le devoir, la réunion, la cérémonie, la famille, la vie, la mort. Ozu saisit l’indicible : père et fils en harmonie dans leurs lancers de cannes à pêche, symbiose et corps séparés, statuaire vivante d’hommes perchés sur la pierre, lentes coulées de l’eau, rythmes différés de la réunion et de l’éloignement du père et du fils, instants à l’unisson, violentes ruptures, sagesse et révolte devant l’inéluctable. Ozu grave l’Homme et le temps dans l’universel : soit de l’essentiel sublimé.
Laura Laufer