Laura Laufer est l'auteur du livre Jacques Tati ou le temps des loisirs, publié aux Editions de l'If.

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8 mars : des femmes filment la guerre et la libération des camps (URSS)









L’opératrice Maria SOUKHOVA caméra à la main au sein d’une unité de partisans en 1944 en Biélorussie. Elle sera tuée quelques semaines plus tard au cours d’une attaque allemande. Maria SUKHOVA travaillait pour le Studio Central des Actualités. Elle avait co-réalisé la photographie du film Les vengeurs du peuple sorti le 19 août 1943.
©RGAFKD.

Le Mémorial de la Shoah consacre une exposition aux cinéastes soviétiques qui ont filmé la guerre et la libération des camps. http://filmer-la-guerre.memorialdel...
Parmi ceux - ci se trouvaient plusieurs réalisatrices qui caméra au poing, partirent au front.

Ce 8 mars, j’ai souhaité saluer ces femmes. Sur cinq cent opératrices soviétiques parties filmer les combats, près d’une centaine périrent.

Tout au long de la Seconde Guerre mondiale, les femmes ont largement participé, dans des fonctions diverses, à l’effort de guerre soviétique. Face à l’invasion allemande, elles furent incitées à entreprendre une formation paramilitaire de défense civile.

À partir du mois de mars 1942, le Commissariat du peuple à la défense, pour combler les nombreuses pertes humaines, ouvrit le recrutement des femmes à des postes de combat et aux tâches d’opératrices caméra et de réalisation cinématographique. Aux côtés de leurs collègues hommes, ces femmes filmèrent la guerre sur le front Est, réalisant des documentaires et participant activement à la propagande de guerre.

Marina GOLDOVSKAYA se souvient

La documentariste Marina GOLDOVSKAYA, grand témoin de l’ère de la Pérestroika et de la Russie d’aujourd’hui a côtoyé plusieurs de ces femmes lorsque, jeune, elle habitait un immeuble qui abritait des cinéastes célèbres (Dziga Vertov, Alexander Medvedkine, Roman Karmen, Mikhail Romm, Yuli Raizman …) dont des réalisatrices, parmi les plus significatives du cinéma soviétique.

Elle évoque dans son autobiographie Femme avec une caméra. Ma vie de cinéaste russe. (Ed. University Texas press : http://utpress.utexas.edu/index.php/books/golwom) quelques unes des cinéastes qui vivaient dans cet immeuble et qui furent aussi ses amies :

« La documentariste réputée Arsha OVANESSOVA, la plus gaie de l’immeuble dont on pouvait entendre le rire courir chaque soir de l’année durant. Elle était au centre d’un large groupe qui appréciait son humour et sa manière de vivre. Ce fut un grand choc pour tous, lorsqu’elle souffrit d’une dépression nerveuse.
La femme de Vertov, Elisaveta SVILOVA était monteuse et travaillait pour l’hebdomadaire filmé "Les nouvelles du jour".

La cinéaste battante Era SAVLYEVA, aux surprenants yeux verts-bleus tournait des longs métrages de fiction et Ottilia REISMAN qui réalisa des bandes d’actualités après avoir passé la guerre dans une unité de partisans. Elle était allée à la guerre avec Maria SUKHOVA, autre réalisatrice qui fut tuée alors qu’elle tournait. Ottilia était une femme de belle allure, au physique solide et robuste et au caractère puissant et plein de vie. Era et Ottilia eurent une grande influence sur moi.

Je rêvais de devenir opératrice photo. Un rêve qui avait commencé lorsque j’étais petite fille. Ce travail me semblait tellement romantique ! À cette époque, il y avait peu de femmes cinéastes ; pas comme aujourd’hui. Il n’y en avait pas plus de cinq cents dans le pays dont une centaine périrent au front.

Seul le VGIK formait les gens de cinéma. Et vous pouviez compter les femmes sur les doigts de la main : Magarita PILIKHINA, brillante réalisatrice de longs métrages qui m’encouragea ; Antonina EGINA qui travaillait à Mosfilm comme assistante. Et Galina MOGLOVSAKAYA, une documentariste qui travaillait au Studio de films documentaires. C’est tout c’était très difficile pour les femmes d’entrer dans le programme du VGIK”.

Otilia REISMAN filme dans les rues d’une ville libérée de la Tchécoslovaquie. © RIA Novosti. RIA Novosti

Parmi les réalisatrices évoquées ici, citons Era SAVLYEVA qu’on retrouvera à la photographie du film La ballade du soldat de Grigori Tchoukhraï (1959) : le film en version originale sous titrée en anglais ici https://www.youtube.com/watch?v=h0zr877200s

La documentariste Irina Setkina tournera la version soviétique du film Majdanek cimetière de l’Europe d’Aleksander Ford consacré à la libération, en juillet 1944 par l’Armée rouge, de ce camp d’extermination. Le film contient un bon nombre d’images explicite, des entretiens avec des survivants et avec des Allemands coupables de crimes. Les réalisateurs (aussi bien dans la version polonaise que soviétique) occultent en grande partie l’identité juive de la majorité des victimes.

La cinéaste Vera STROYEVA (ou STROEVA) avait coréalisé avec son mari Grigori ROSHAL en 1930 Les nuits de Saint Pétersbourg d’après Dostoievski, un film qui influencera les cinéastes italiens et qu’avait vu notamment VISCONTI avant de tourner, vingt-huit ans plus tard, Les Nuits Blanches.
Vera STROYEVA qui venait du Théâtre de Kiev où elle avait étudié, puis enseigné l’art dramatique deviendra une des grandes spécialistes d’un cinéma portant à l’écran des œuvres de l’art lyrique et notamment les opéras de Moussorgski (Boris Godounov (1954), La Khovanchtchina (1959) ...).
En 1947, on lui commande de réaliser un film sur Marytė ou Marija Melnikaitė résitante lituanienne dont les Soviétiques feront une héroïne nationale. Le film est tourné en lituanien dans les studios notamment avec l’acteur Donatas Banionis, mais c’est l’actrice russe Tatiana Lennikova qui joue le rôle titre de Maryte.

Mythe ou réalité ?

Le trait est forcé dans le cinéma de propagande soviétique, mais n’ oublions pas qu’une grande partie des Lituaniens avaient accueilli le nazisme en libérateur et collaboré à ses crimes en secondant la politique d’extermination des Juifs.
Dès les premiers jours de l’invasion allemande, les milices dirigées par Algirdas Klimaitis prennent les armes contre les Soviétiques en pleine déroute. La police de sécurité allemande (Sicherheitsdienst ou SD) demande à Klimaitis de retourner ses troupes contre les Juifs. Ce qu’il exécute. Le pogrom de Kaunas, alors capitale de la Lituanie, fait 3 800 victimes et 1 200 autres juifs sont assassiné dans les environs. À Vilnius ce sont 95% des Juifs de la ville qui seront assassinés par les nazis secondés par les Lituaniens.
Aujourd’hui, en Lituanie -comme en Lettonie- on révise l’histoire en réhabilitant les collaborateurs au nazisme et en les faisant passer pour des résistants indépendantistes.(cf à ce propos dans la revue Vacarme :http://www.vacarme.org/article1919.html )
Le film de STROIEVA offre une image héroïque de Maryte , personnage symbole d’une Lituanie assimilée au destin national de l’URSS dont on exalte la résistance.

Elisaveta SVILOVA


Yelizaveta (ou Elisaveta) SVILOVA débute à 14 ans comme assistante monteuse pour Pathé à Moscou. En 1918, elle est devenue une monteuse réputée du Goskino. Enthousiasmée par le dynamisme des premiers documentaires agit-prop de Dziga VERTOV, elle rejoint, en 1922, son groupe du Ciné-Œil. Fin 1922, est constitué le Conseil des Trois du groupe avec Dziga VERTOV, Elisabeth SVILOVA, Mikhaïl KAUFMAN (frère de Vertov).

Elisaveta SVILOVA codirige et monte tous
les films du groupe, y compris les 23 éditions de Kino Pravda (Ciné vérité) tournées de 1922 à 1925.
Le groupe réalise L’homme à la caméra et les films du cycle du Ciné-œil dont le premier s’appelle La vie à l’improviste tout comme la rubrique où vous lisez cette page !

En décembre, le Conseil des Trois rédige un appel aux cinéastes soviétiques, publié dans la revue LEF L’Appel du commencement puis un manifeste théorique en juin 1923 dans l’ organe du Front gauche de la littérature et des arts, fondé et dirigé par MAÏAKOVSKI, sous le titre de Kinoks-Révolution (Kinoki. Perevorot). Le manifeste affirme les pouvoirs absolus de la caméra : « je suis le ciné-œil, l’œil mécanique, la machine qui déchiffre d’une manière nouvelle un monde inconnu. En tâtonnant dans le chaos des événements visibles, je crée un homme nouveau, parfait. »

On retrouve Elisaveta SVILOVA au montage ou à la coréalisation des films En avant Soviet ! (1926), La sixièmepartie du monde (1926),Enthousiasme (1931).Trois chants sur Lénine est terminé en 1934. Cette même année se tient le premier congrès des écrivains d’Union soviétique : Andreï JDANOV définit le concept de « réalisme socialiste » qui deviendra l’esthétique officielle de l’URSS. VERTOV est mis au ban pour formalisme et connaît, dès lors, de grandes difficultés pour tourner.
Elisaveta SVILOVA parvient par la réputation de son travail à protéger son mari contre les attaques du gouvernement et à lui trouver un emploi comme documentariste de guerre.

Elisaveta SVILOVA assure le montage du film de Yuri RAIZMAN Berlindocumentaire sur la chute de Berlin.
Son documentaire Zverstva fashitov sur le camp d’Auschwitz (1945) sera présenté au procès de Nüremberg pour fournir les preuves des atrocités nazies.
Elisaveta SVILOVA co-réalise, en 1946, avec Roman Karmen Le tribunal des peuples (Sud Narovov) , documentaire sur le procès de Nuremberg.
Cette réalisation lui vaut, en 1947, le prix Staline, alors qu’ en 1948, Vertov est accusé de « "cosmopolitisme" lors de campagnes antisémites.

Après la mort du cinéaste en 1954, Elisaveta SVILOVA travaille, malgré la censure à réaliser le catalogue et la publication des écrits de Dziga VERTOV.

Iouilia SOLNTSEVA

ou Yuliya SOLNTSEVA

Elle fut d’abord actrice et la vedette d’Aelita de Protazanov et de La vendeuse de cigarettes de Mosselprom.

Elle épouse le grand réalisateur ukrainien Alexandre DOVJENKO et devient son assistance ; elle coréalisatrice avec lui Shchors et La vie en fleurs, menant l’essentiel de sa carrière sous l’influence de son mari.
Ils partent ensemble filmer les combats en Ukraine.
Voici quelques consignes données à l’équipe que dirige
SOLNTSEVA et signée de sa main.
Elle coréalise avec DOVJENKO plusieurs documentaires sur la guerre en Ukraine et sur sa libération : Ukraine en flammes, Victoire en Ukraine , L’expulsion des Allemands loin des frontières de l’Ukraine soviétique...

DOVJENKO avait déjà terminé la préproduction du film Le Poème de la mer quand il décède en 1956 d’une attaque cardiaque. SOLNTSEVA déclare alors " Je dois terminer le Poème de la mer en accord avec la conception artistique Dovjenko et en mettant de côté ma propre vision individuelle" . Elle prendra la direction de la réalisation et termine le film en conformité avec le scénario et le découpage prévus par son époux.
Sa réalisation recevra le Prix International des Festivals de Films et un prix spécial à Londres en 1959.

SOLNTSEVA entreprend ensuite de tourner un film dont DOVJENKO avait écrit le scénario. Ce sera le Récit des années de feu ou Dit des années de feu. Sa réalisation se révèle magnifique et de grande puissance lyrique et la cinéaste recevra le Grand prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1960.
Suivront ensuite deux autres films La Desna enchantée en 1964 et L’inoubliable en 1968.

Je vous propose de clore cette page d’hommage aux cinéastes soviétiques filmant la guerre en regardant le Récit des années de feu qu’on peut trouver en ligne ... mais en russe !
C’est d’ ailleurs dans une version sans sous -titre que je l’ai découvert dans les années 1970 à la Cinémathèque du Palais de Chaillot ainsi que le Poème de la mer. Les deux films m’avaient éblouie par leur puissance plastique et... je ne comprends pas le russe !
Les images sont ici en version réduit mais suffisent à évoquer la puissance lyrique (mais aussi très didactique ) du film.
Voici l’histoire telle que résumée sur wikipédia.
"1941, début de la Grande guerre patriotique, le kolkhozien Ivan Orliouk, originaire des bords du Dniepr, devient soldat. Il participe aux premières batailles sur les rives du fleuve, avant d’atteindre Berlin. De retour au pays, il reprend les semailles sur la terre libérée".
Voici le film