Laura Laufer est l'auteur du livre Jacques Tati ou le temps des loisirs, publié aux Editions de l'If.

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Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin : "Etes -vous heureux ?"









lundi 15 juin, soirée au Méliès de Montreuil en compagnie d’ Edgar Morin accompagné par Céline Gailleurd et Olivier Bohler, réalisateurs d’ "Edgar Morin : chronique d’un regard" et par Charlotte Garson. Dédicace et lecture de textes.

En complément de mes archives sonores où Jean ROUCH, Marceline LORIDAN et Michel BRAULT évoquent leurs souvenirs du tournage du film d’Edgar MORIN et de Jean ROUCH, vous pourrez lire ci-dessous quelques courts extraits de ma rencontre, début octobre 2011, avec Marceline Loridan - Ivens, à propos de ce tournage.

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Jean Rouch-Marceline Loridan-Michel Brault. 1/4©Laura Laufer.
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Jean Rouch-Marceline Loridan-Michel Brault. 4/4©Laura Laufer.

CHRONIQUE D’UN ETE

Chronique d’un été, tourné à Paris en 1960 par Edgar Morin et Jean Rouch, demeure un film clef dans l’histoire des formes cinématographiques. Il témoigne aussi de l’histoire des idées sur la vie quotidienne et politique, et enfin de la mémoire de la déportation. Il est le premier film qui, montrant le témoignage d’une ancienne déportée, croise cette mémoire avec l’actualité, alors en cours, des luttes d’indépendance en Afrique et en Algérie.

Par sa conception formelle et technique (utilisation de la caméra légère 16mm, son direct), le film donnera naissance au cinéma vérité, concept qu’au fur et à mesure du tournage du film ses auteurs questionnent : cinéma-vérité ou cinéma - mensonge ?
Le sujet du film se déploie à partir d’une enquête sur la vie quotidienne et à partir de la question posée à Paris, au cours de l’été 1960, à des ouvriers, des employés, des étudiants, des artistes : « Etes-vous heureux ? ».

J’ai enregistré Jean Rouch, Marceline Loridan-Ivens et Michel Brault il y a fort longtemps déjà, mais j’avoue ne plus me souvenir du lieu de l’enregistrement. Marceline que j’ai revue dimanche dernier, 3 octobre, et à qui j’ai fait entendre un court extrait de mon enregistrement ne parvenait pas non plus à en situer le lieu et les circonstances.

Etait-ce au cours d’une matinée de l’Association des Amis de Joris Ivens où Marceline invitait au Max Linder de très nombreux amis du cinéma d’Ivens ? Marceline y montrait surtout des films de Joris Ivens. La projection était suivie d’un buffet toujours délicieux et très chaleureux. Je me souviens que Jean Rouch y est, bien sûr, parfois venu. Était-ce là, ou dans une autre salle de cinéma que j’ai réalisé cet enregistrement ? Je ne sais plus...

La version a été restaurée par la Cinémathèque de Bologne, restauration proposée par Argos Films, maison mère de sa production initiale et distribuée par Tamasa distribution. Pour mémoire, la maison de production Argos Films fondée en 1949 par Anatole Dauman et Philippe Lifchitz, produira des films novateurs qui ont marqué à jamais le cinéma, avec des cinéastes tels que Rouch, Marker, Resnais, Bresson, Godard, Ōshima, Wenders...

- À voir :Un été +50 de Florence Dauman.
La fille du producteur de Chronique d’un été revient sur ce film pionnier et choisissant des séquences inédites elle les fait commenter par des protagonistes du film dont Edgar Morin, Marceline Loridan, Régis Debray, Jean-Pierre Sergent, Nadine Ballot : une démarche stimulante et passionnante. Leurs propos recueillis en 2010, cinquante ans après le tournage de Chronique d’un été, nous invitent à une nouvelle lecture d’une œuvre qui a contribué à changer l’histoire du cinéma français.
Les matériaux, image et son, non utilisés dans la version définitive de Chronique d’un été ont été inventoriés et numérisés en 2008.

Sur Jean Rouch, lire aussi sur ce site l’article : Jean Rouch Entre le Noir et le Blanc http://www.lauralaufer.com/spip/spip.php?article13

À propos de l’ archive sonore que vous pouvez entendre ici :
Premier extrait audio : Jean Rouch évoque comment la réalisation de Chronique d’un été permit à Joris Ivens de connaître la belle Marceline aux cheveux de feu et Michel Brault, l’opérateur du film raconte comment naquit l’expression " cinéma vérité ". Rouch évoque brièvement le contexte de l’époque : la Guerre d’Algérie, les événements au Congo. Le film est une des rivières qui conduira à mai 1968.

Contenu du deuxième extrait audio : 1) nous n’avions pas de scénario. - 2) le hasard objectif des surréalistes. 3) Marceline revient sur le tournage du plan Place de la Concorde : elle évoque son arrivée au camp d’Auschwitz-Birkenau, d’abord en monologue, puis en dialogue avec son père qui y est mort. Marceline portait le magnétophone nagra. Michel Brault et Jean Rouch, avec la caméra dans la voiture 2 CV poussée à la main, se tenaient à distance. Ce plan en son direct reste célèbre dans l’histoire du cinéma pour avoir marqué les débuts du cinéma vérité. On a vu aussi, dans le monologue -dialogue de Marceline, un état proche de la transe qui n’est pas sans rappeler ceux que l’ethnologue Jean Rouch a filmés en Afrique. La caméra joue ainsi un rôle de révélateur qui libère le protagoniste filmé et lui permet d’entrer dans un jeu sans masque ou en état de transe.

Toujours à propos de ce plan tourné Place de la Concorde, Jean Rouch parle de son regret du démontage des décors d’un film américain qu’il voulait utiliser, film dont les décors représentent une action située sous l’occupation allemande à Paris. Dans l’extrait audio, Jean Rouch croit se souvenir que les décors étaient ceux du film de René Clément Paris brûle t’il ?. Cela est impossible. En effet, Chronique d’un été est tourné durant l’été 1960 et, le 24 juillet 1965, les Actualités Télévisées montrent René Clément au troisième jour de tournage de Paris brûle t’il ? qui sortira en 1966, (voir le site de l’ina) soit beaucoup plus tard !

Edgar Morin dans son texte de présentation de Chronique d’un été (Ed. Domaine du cinéma. p.16) évoque l’espoir qu’a Rouch, au 15 août 1960, de tourner la séquence de la Place de la Concorde avec Marceline dans les décors d’un film d’Edouard Dmytryck. Seule l’action du Bal des Maudits (The young lions) aurait pu correspondre à celle d’un film se déroulant sous l’occupation allemande à Paris, or le film de Dmytryck tourné en 1957, sortira début 1958 : donc, beaucoup trop tôt !

En vérité, je crois que le film concerné est le chef d’œuvre de Vincente Minnelli, Les quatre cavaliers de l’Apocalypse, dont le tournage a justement eu lieu à Paris en 1960.

Ci-dessous , je vous propose un extrait filmé à l’ancien restaurant du Musée de l’Homme, en plein air, sur la Colline de Chaillot : autour de la table, Jean Rouch, Edgar Morin, Marceline Loridan, Régis Debray, Jean -Pierre Sergent, Nadine Ballot, Modeste Landry étudiant ivoirien, Raymond autre étudiant africain. Dans cet extrait, il s’agitde l’Histoire vue à l’aune de deux continents. En effet, cette séquence constitue une première émergence de la mémoire de la déportation des Juifs sur un écran de cinéma, mémoire croisée à l’heure de la décolonisation.
Vous pouvez lire à ce propos, en ligne, l’essai de Michael Rothberg (University of Illinois) dont je partage totalement l’approche.

Laura Laufer

cf. « Le témoignage à l’âge de la décolonisation : Chronique d’un été, cinéma-vérité et émergence du survivant de l’Holocauste », Armand Colin.
http://www.cairn.info/revue-litterature-2006-4 page-56.html

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En complément de mes archives sonores, voici quelques courts extraits de ma rencontre de ce début d’octobre 2011 avec Marceline à propos du tournage.

M.L.I : Je connaissais bien Edgar Morin et j’ai vécu tous les préparatifs et l’imaginaire de ce projet. Il y avait deux bandes : la bande à Rouch et la bande à Morin. Celle d’Edgar était considérée comme plus triste et sérieuse ! Ces deux groupes contradictoires passent très bien dans le film. C’est un film d’Edgar Morin et de Jean Rouch. J’avais amené des amis comme Régis Debray, Jean - Pierre Sergent. C’était ma première rencontre avec les Africains dont je ne connaissais pas du tout les problèmes. C’était aussi la Guerre d’Algérie. Il y a une séquence à table où Régis et Jean –Pierre était interrogés « Qu’est ce que tu fais, si tu es appelé ? ». Ils ont répondu « Je déserte ». Morin et Rouch ont décidé de couper la séquence sinon le film ne serait pas sorti. J’étais aussi très impliquée dans le soutien aux Algériens pour l’indépendance.

L.L : Est-ce la première fois que sur un écran français, une ancienne déportée parle d’une manière aussi intime au public de sa déportation ? ».

M.L.I Oui, je crois, mais un peu.

L.L : Place de la Concorde, vous parlez à votre père mort en camp, on vous a laissée libre d’improviser ?

M.L.I : « C’est moi qui l’ait exigé. Je leur ai dit je veux bien faire quelque chose, mais je veux être seule. Ils m’ont donné le Nagra*, expliqué comment enregistrer le son et j’étais seule face à moi même. C’est devenu un plan célèbre comme s il avait été composé alors que ce n’est pas le cas du tout, la voiture avec la caméra était à plusieurs mètres plus loin. C’était la première fois qu’on entendait la voix présente dans un plan pris de loin. C’est devenu un plan célèbre et il a fait le tour du monde ».

L.L : Quelle était l’idée de départ ?

M.L.I : L’idée de départ était d’enquêter sur le bonheur, une tentative sociologique qui a donné un film plein de poésie et de chaleur, plein de l’esprit de l’époque » et où on voit, avant tout, par sa modernité et les questions qu’il pose, une des petites rivières qui mènent à Mai 68.

A propos du plan tourné Place de la Concorde :

Ce plan permis par la technique de son direct et la caméra légère est l’écho de ces mêmes transes que Rouch filmera maintes fois en Afrique. Marceline apparait, ici, comme soudain possédée par le fantôme de son père déporté à Auschwitz dans le même convoi qu’elle, mais assassiné dès leur arrivée zu czmp. Le spectateur peu habitué alors à être projeté dans une parole publique dite par qui se parle à soi même peut en être profondément troublé.

La pratique du webcam, réduite le plus souvent à l’enregistrement brut d’une simple exhibition par la technologie, ne me semble pas pouvoir désacraliser le type de représentation voulu par Edgar Morin et Jean Rouch dont le parti pris esthétique choisit volontairement un rapprochement tenu à distance.

Comme vous l’entendrez, le réalisateur canadien Michel Brault est ici modeste. En effet, si Anatole Dauman, producteur du film, et Jean Rouch le choisirent comme opérateur, c’est bien sûr parce qu’il avait tourné avec Gilles Groulx Les raquetteurs (1958). L’École canadienne de documentaires joua un rôle déterminant dans l’émergence du cinéma direct.

Je vous incite à regarder l’intégralité de ce court métrage sur le site de l’Office National du film du Canada :
http://www.lonf-nfb.gc.ca/fra/collection/film/?id=759

Laura Laufer