Laura Laufer est l'auteur du livre Jacques Tati ou le temps des loisirs, publié aux Editions de l'If.

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Douanier Rousseau, théâtres magiques









Douanier Rousseau, théâtres magiques

Aux Galeries nationales du Grand Palais, l’exposition Rousseau « Jungles à Paris » offre un large éventail de l’œuvre du peintre : portraits, paysages urbains et jungles (15 mars - 19 juin 2006).

Employé au contrôle de l’entrée des marchandises aux portes de Paris - d’où le nom de Douanier -, Henri Rousseau, après avoir quitté Laval où il est né, n’a jamais voyagé qu’au cœur de Paris et de sa banlieue. Autodidacte, il obtient en 1884, à 40 ans, le droit de copier des tableaux au Louvre et peint sur ton temps libre. Ne maîtrisant pas la technique de représentation de la perspective, rejeté par les salons officiels, il sera connu grâce au tout jeune Salon des indépendants.

Dans sa peinture, Rousseau crée un théâtre singulier qui frappe par sa puissance d’évocation. Ainsi, dans L’Octroi - petit chef-d’œuvre -, le temps semble suspendu dans un calme paysage de poste de douane, paysage strictement structuré par l’agencement des verticales (arbres, cheminées d’usine, réverbères) et des horizontales (chemins, mur, grilles de portail, nuages). Les douaniers doivent contrôler une voiture. L’absurde de leur fonction s’exprime dans la taille miniature de la voiture et dans celle, minuscule, des douaniers. Ces deux tout petits hommes en costume d’office se tiennent debout, l’un au pied du mur face à nous, l’autre nous tournant le dos comme juché sur ce mur, chacun tenant leur bâton un peu comme Charlot sa badine. Du rapport de proportions entre paysage et acteurs naît l’aspect dérisoire, émouvant, presque burlesque de cette scène représentant l’univers familier du travail du Douanier. Souvent lilliputiens ou géants, au regard du décor, les personnages des toiles du Douanier, par leur taille, créent de l’insolite.

Rousseau amplifie, parfois, l’action dramatique de ses toiles par un commentaire : « Le lion ayant faim, se jette sur l’antilope, la dévore. La panthère attend avec anxiété le moment où, elle aussi, pourra en avoir sa part. Des oiseaux carnivores ont déchiqueté chacun un morceau de chair de dessus le pauvre animal versant un pleur ! Soleil couchant ». Théâtre de cruauté : Le Lion se jette sur l’antilope.

Collages insolites

L’exposition du Grand Palais montre le contexte culturel dans lequel le riche imaginaire du Douanier a pu naître. Ainsi, elle confronte les paysages urbains du Douanier aux photos d’Atget et relie ses toiles exotiques à sa découverte des serres tropicales du Jardin des plantes et de sa ménagerie, des pavillons coloniaux de l’Exposition universelle de 1889 et du Petit Journal illustré. Rousseau, contemporain de Méliès, Conrad, Jules Verne, Lewis Carroll, s’inspire aussi de l’Album des bêtes sauvages des Galeries Lafayette. Jaguars, panthères, flamants sont « copiés », voire reproduits, à l’aide d’un pantographe (1).

Si le Douanier se soucie de saisir l’objet dans sa réalité visible et de le reproduire dans ses détails de forme et de couleur avec la minutie caractéristique du style naïf, son exécution, par sa densité et sa concentration, s’émancipe de l’objet réel et crée une nouvelle forme personnelle. Poète, il réinvente le réel.

Les tableaux de Rousseau exercent une étrange force d’attraction, véritable champ magnétique où l’œil écoute autant qu’il regarde. Ces toiles où les acteurs jouent parfois d’un instrument de musique, communiquent, selon le sujet, de curieux sentiments d’harmonie, de calme, de temps suspendu ou de violence, d’inquiétude et d’angoisse.

Dans ses théâtres de jungle, triomphent le tumulte de l’orage ou de la lutte à laquelle se livrent les bêtes sauvages pour leur survie (Surpris ! Combat de tigre et de buffle...). Au cœur de la densité de la jungle se jouent des scènes intimes, érotiques, oniriques (La Charmeuse de serpents, Le Rêve) ou drôles et ludiques (Joyeux Farceurs...). L’étrange Pour Fêter Bébé crée un curieux théâtre de pantins, où un bébé géant tient à la main Rousseau, petit Polichinelle.

Intuition

De l’autre côté du miroir, le Douanier ouvre, au cœur de hautes herbes et lianes enchevêtrées, la porte de l’exotique. Il invente de superbes collages insolites par l’art de placer dans la même toile des éléments improbables. Dans sa jungle impénétrable, les citrouilles poussent aux arbres, les singes jouent avec une bouteille de lait, une Eve lascive sur canapé fascine les fauves.

Dans l’allégorie, il passe maître. Ainsi, La Guerre. On songe au Goya des Désastres, au Picasso (l’un de ses plus fervents admirateurs) de Guernica. Rousseau commente : « La guerre, elle passe, effrayante, laissant partout le désespoir, les pleurs et la ruine ». Sa guerre terrible part à l’assaut, épée et torche aux bras, vêtue d’une tunique blanche finissant en arêtes pointues, sa chevelure hirsute dressée comme la crinière de sa monture, un monstrueux cheval au très long cou sortant, obscène, une petite langue rouge. Cette chevauchée tire sa barbarie du mouvement que produit la toile. Une force de destruction brutale propulse, de gauche à droite, sous le vent furieux, la cavalière, la bête, les arbres, le ciel, et ne laisse qu’un paysage ravagé fait de morts, de terre et de galets. Des corbeaux noirs s’y repaissent de lambeaux de chair arrachée aux corps nus, blêmes, gisant au pied d’arbres gris, noirs, dépouillés de feuillage, dont les branches meurtries cassent. Des nuages roses flottent, mêlés à la lueur de l’incendie dans un ciel bleu lumineux.

Dans ses toiles, le Douanier exprime avec une déconcertante sincérité une vision du monde exaltant la paix, la liberté, le bonheur insolite ou bien les cruelles luttes pour la survie. « Ce pauvre vieil ange » (André Breton) crée une authentique imagerie populaire que défendent Jarry, Apollinaire et les surréalistes. Sa vérité, c’est son style, personnel, unique, reconnaissable, une expression d’artiste direct, spontané, intuitif, qui renoue avec l’innocence perdue pour dire comment il voit le monde : un théâtre magique qui invite au voyage, par ses chants magnétiques et ses sortilèges colorés.

Le Douanier, que son ami et premier défenseur, Alfred Jarry, appelle « la machine à peindre », a trouvé, avec une géniale intuition, la forme qui convient à son imaginaire. Sa peinture incarne à merveille la formule de la pataphysique définie par Jarry : « La science des solutions imaginaires à des problèmes qui ne se posent pas ».

Laura Laufer ©

06/04/2006

1. Instrument qui reproduit mécaniquement un dessin ou une figure.