Laura Laufer est l'auteur du livre Jacques Tati ou le temps des loisirs, publié aux Editions de l'If.

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Tay Garnett à la Cinémathèque, 13 mars-29 avril. Ma rencontre avec Tay Garnett









Alors que la Cinémathèque Française rend hommage du 13 Mars au 29 Avril à Tay Garnett, j’ai souhaité dans cette page évoquer ma rencontre avec ce cinéaste, un très beau souvenir.

En prologue à l’anecdote, vous pouvez m’entendre dans un extrait de l’émission Cinéma des cinéastes, que Claude -Jean Philippe animait alors avec la complicité de Caroline Champetier sur France Culture. Cet épisode était, en partie, consacré à Tay Garnett. Il date, je crois, de 1981 et avait comme invités Thierry de Navacelle, Jacques Robert et moi même.Désolée, le son est détérioré !

MP3 - 1.5 Mo
Cinéma des cinéastes. France culture 1981. Extrait : Tay Garnett émission de Claude- Jean Philippe avec Laura Laufer.

Egalement sur cette page, je reviens plus loin sur le précieux et passionnant livre de Tay Garnett "Un siècle de cinéma", Portraits de cinéastes où 42 cinéastes, de Truffaut à Louis Malle, d’ Allan Dwan à Martin Scorsese répondent au questionnaire élaboré par Tay sur leur pratique de mise en scène.

En fin de page , vous trouverez également une courte vidéo en anglais où Tina Garnett évoque son père.

Rétrospective à la Cinémathèque. http://www.cinematheque.fr/fr/dans-salles/hommages-retrospectives/fiche-cycle/tay-garnett,508.html


Rétrospective Tay Garnett - Présentation par La Cinémathèque

Une belle rencontre avec Tay Garnett

Janvier 1977, Cinémathèque de Chaillot.

Henri Langlois vient de mourir. C’est Alain Marchand qui me l’annonce en me prenant dans ses bras. La veille, je suis restée avec Henri bien au-delà de l’heure de la fermeture, au bas des marches de l’entrée et nous avons parlé de la grande rétrospective qu’il rêvait de faire avec les films de la Paramount.

Nous sommes vers la fin de la semaine, jeudi ou vendredi  ; je viens voir à la première séance de début d’après-midi Love is news ( L’amour en première page) de Tay Garnett en V.o non sous-titré.

Il s’agit d’une « screwball comedy » typique par la maitrise de son rythme, la vivacité de ses dialogues et de ses gags. La femme, comme souvent dans ce type de comédies, ouvre le bal d’une aventure où s’enchaînent les situations les plus loufoques. On y passe à vitesse échevelée de la salle de presse, aux lieux clinquants où vit la grande bourgeoisie et à la prison. Tout cela est fort bien construit pour y mêler, dans la loi du pur divertissement, les ingrédients du genre où s’ opposent sexes et classes lesquels finiront par s’unir. Ici une femme très fortunée et un journaliste forcé de rechercher le scoop pour gagner sa vie. Je découvre une comédie bien menée, au ton vif, où Tyrone Power débute et où Loretta Young, actrice qui joue dans plusieurs films de Tay Garnett, pétille à merveille. La vision du film procure beaucoup de plaisir.

Nous sommes peut - être cinq à six spectateurs dans la grande salle du bas de la Cinémathèque et personne au balcon. À la fin de la séance, la lumière revenue, un employé nous annonce l’arrivée de Tay Garnett. Je suis surprise, car la venue du cinéaste n’a pas été annoncée. En effet, après un instant d’attente, Garnett apparaît en haut du court escalier de l’entrée latérale de la salle. Personne ne l’accompagne et il descend les marches en boitant, prenant appui sur une longue canne fine, mais noueuse. Garnett vient sous l’écran pour faire face aux rares spectateurs. La première question, laquelle restera d’ailleurs l’unique question venue de la salle, est posée par une dame, probable habitante de ce quartier du XVIe arrondissement de Paris. Cette spectatrice assise au fond de la salle est vêtue, comme son amie qui l’accompagne, d’un chic suranné. « Combien de temps a duré la liaison entre Annabella et Tyrone Power et quelle femme a succédé à Annabella ? » demanda-t-elle fort sérieusement.

À entendre cette question qui me paraît très midinette pour une dame d’apparence respectable, je pars d’un franc éclat de rire alors que Tay Garnett, sans répondre à la dame et sans même lui jeter un seul regard, marche jusqu’à mon allée de fauteuils et vient s’asseoir à côté de moi. Il enclenche la conversation et me dit, espiègle, qu’il a nulle envie de répondre à la dame. Surprise en même temps qu’amusée, ce geste me réjouit. Les yeux de Tay Garnett, particulièrement malicieux dans un regard pétillant, me frappent d’emblée.

Un membre du personnel de la Cinémathèque vient nous demander de quitter la salle et je me retrouve dans le hall d’entrée, en compagnie du cinéaste.
Je suis curieuse de connaître la raison qui l’a amené à Paris et c’est alors que le cinéaste me parle d’un livre auquel il travaille et dont il a conçu l’idée, quatre ans plus tôt, après la disparition de John Ford.

Tay Garnett a connu John Ford en 1915. Un peu plus tard, les deux hommes sont devenus amis et Tay m’explique qu’il regrette de n’avoir jamais pris le temps au cours de cette amitié d’explorer l’esprit créatif de Ford pour mieux connaître ses méthodes de mise en scène, expression de son style si personnel. Après la mort de l’auteur de La prisonnière du désert, Garnett s’est aperçu que peu de témoignages, venant de John Ford lui-même, existent sur le processus de sa création. De ces regrets naît la résolution qui motive sa venue à Paris.

Tay a élaboré un questionnaire en 23 points qu’il juge fondamentaux et qu’il a établis à partir des problèmes que lui - même a rencontrés dans sa propre pratique du cinéma. Il a ensuite envoyé ce questionnaire à plusieurs cinéastes de la scène internationale qu’il juge importants. C’est la raison qui l’amène à Paris où Henri Langlois l’a invité pour montrer ses films et rencontrer les cinéastes français sollicités par son questionnaire. Henri a disparu la veille et Tay a appris son décès dès sa descente d’avion.

Tay m’explique qu’il est résolu à rencontrer François Truffaut, Alain Resnais et Louis Malle pour collecter leurs réponses et qu’il envisage aussi d’envoyer son questionnaire à Claude Chabrol et à Jean-Luc Godard. En souriant et en se moquant de lui - même, il ajoute qu’il est pressé d’arriver à la fin de son projet, car il craint de disparaître bientôt. Il espére aussi en venant à Paris pouvoir trouver un producteur qui ne fuirait pas devant son grand âge et qui lui permettrait de réaliser une comédie musicale tournée sur les Champs-Élysées.

Un peu plus tard, j’accompagne Tay dans le jardin du Trocadéro pour une courte flânerie en attendant le taxi qui doit venir le chercher. C’est là qu’en me regardant, il me dit, exprimant son regret de ne pas être plus jeune, qu’il aurait aimé me faire jouer dans un film ! Tout en riant, je prends cela pour un très beau compliment venant d’un cinéaste qui dirigea magnifiquement et dans de très beaux rôles les plus grandes stars d’Hollywood, Jean Harlow, Joan Crawford, Marlene Dietrich, Lana Turner !

Le taxi de Tay arrive ... Neuf mois plus tard, en octobre de la même année, Tay Garnett disparaît, à l’âge de 83 ans.

Un siècle de cinéma.

Portraits de cinéastes.

Le producteur Thierry de Navacelle, alors étudiant alors à U.C.L.A était devenu un ami de Garnett. Il aida le cinéaste dans sa collecte des témoignages des cinéastes sur leur travail. Après le décès du cinéaste, il traduisit le manuscrit du questionnaire et de ses réponses et le fit paraître. En France le livre a été publié sous le titre Un siècle de cinéma dans la collection Bibliothèque du cinéma, aux éditions 5 Continents Hatier.
Thierry de Navacelle en assurait la présentation, avec un beau texte de souvenirs en postface par Jean- Charles Tacchella où le cinéaste évoque notamment le projet de Champs Élysées et, en verso de couverture, le texte Le vieux marin rieur que François Truffaut avait consacré à Garnett.

La démarche d’interroger ses confrères, venant d’un artiste appartenant à cette génération qui avait contribué à façonner l’industrie d’Hollywood dès les années 1920, et avait, lui-même, été façonné par celle -ci, pour surprenante qu’elle paraissait, car inhabituelle, constitue un passionnant témoignage sur l’élaboration de la mise en scène par les cinéastes eux-mêmes. Et comme l’écrit si bien Alberto Lattuada à Garnett dans une lettre datée de 1975, « Je tiens à vous redire que ce livre sera unique dans son genre , car d’habitude , les livres qui parlent de notre travail ne sont pas écrits par les gens qui font véritablement les films »...

Si Garnett n’a pas pu interroger tous ceux qu’il aurait souhaités, et d’abord les grands metteurs en scène déjà disparus comme Ford, on est étonné par la diversité des cinéastes sollicités et qui ont répondu à son questionnaire. Des cinéastes des U.S.A, de l’Italie, de l’Inde, de France, de la Grande-Bretagne, de l’URSS, de l’Argentine, de Tchécoslovaquie. Dans une lettre du 26 juin 1977, Garnett demandait de l’aide à Thierry de Navacelle pour joindre Claude Chabrol, Costa -Gavras, Jean - Luc Godard et les Allemands de l’Ouest (Fassbinder, Wenders...).
On trouve aussi des artistes de différentes générations. Le prisme va du vétéran Allan Dwan, qui commence à tourner en 1910-11 et dont on possède, je crois, peu de témoignages sur sa conception de la mise en scène, jusqu’à Martin Scorsese qui réalisa son premier film en 1973.
On mesure aussi toute la différence d’approche qui peut exister entre chaque cinéaste répondant chacun à un questionnaire identique composé de 23 points précis  : formation, débuts, but en faisant des films, direction d’acteurs, relations avec le producteur, le montage, bande-son, musique, travail avec le chef opérateur, etc.
Ainsi s’opposent les partisans de la spontanéité, de l’improvisation à ceux qui exigent des répétitions et le respect du texte dans le jeu de l’acteur.
Et l’on saisit mieux toute la différence qui existe entre un western de Fred Zinneman et un western de Raoul Walsh, quand on sait que le premier né à Vienne en 1907, étudia le droit et découvrit son envie de devenir réalisateur parce que, cinéphile, il avait vu les films d’Eisenstein, de Stroheim et de Dreyer, alors que le jeune Raoul Walsh avait embarqué en mer par esprit d’aventure, appris à lancer le lasso avec les Indiens, puis traversé le Mexique jusqu’au Texas, comme garçon vacher !
On verra que pour Louis Malle, le cinéma est un moyen d’investigation de lui - même et du monde, que Lattuada entend révéler au public une part de vérité, que Blake Edwards souhaite divertir avec succès et qu’Allan Dwan espère d’abord gagner sa vie et distraire.

L’élément primordial d’un film est pour Resnais comme pour Satyajit Ray, et bien d’autres, le scénario, pour Jean Renoir, chaque élément, pour Fellini, le tout pris dans un mouvement qui ressemble à un voyage, pour Comencini, la relation avec le scénariste et le cameraman, pour Risi, l’idée plutôt que l’histoire en elle-même, pour Cukor les collaborateurs, car il voit le cinéma d’abord comme un « sport d’équipe ».

Pour le choix des acteurs, Dwan s’attache surtout à celui des seconds et des petits rôles dont il soigne la direction de jeu, car on lui impose de toute façon les stars sous contrat avec les grands studios pour incarner les héros.

Quant à la musique certains préfèrent le jeu discret d’un seul instrument, d’autres aiment les orchestrations symphoniques puissantes de style-École russe ou Viennoise, alors qu’Hawks, par exemple, les déteste. C’est ainsi qu’il annonça à Dimitri Tiomkin avec lequel il travaillait depuis longtemps « Tu es viré » quand celui-ci douta de pouvoir utiliser les instruments de musique africaine rapportés par Hawks d’Afrique, pour la musique d’Hatari !

Il faut lire, au-delà des réponses faites au questionnaire, les lettres que certains lui adressent et où se perçoivent tendresse, respect, admiration et amitié pour l’homme. Ainsi celles de Fred Zinnemannn, Leopoldo Torre Nilsson, Lattuada, René Clair, Allan Dwan.

Tay Garnett, des films, une méthode.

Garnett était souvent l’auteur des dialogues de ses films et de leur montage. Il fut aussi producteur et auteur de chansons. Disons -le, l’œuvre est inégale, avec quelques films en mal d’inspiration. Par exemple, la mièvrerie d’ Un yankee à la cour du roi Arthur surprend, car le roman de Mark Twain permettait d’insuffler l’énergie et la santé qu’on trouve ailleurs et souvent dans les films de Garnett.
Garnett a connu succès et revers, mais son œuvre offre plusieurs bijoux qui confirment que dans la fabrique à rêves d’Hollywood, il fut plus qu’un simple artisan. Par l’inventivité de ses mises en scène, leur rythme, leur mouvement, leur vitalité, la qualité de sa direction d’acteurs, des films comme Son homme (1929), La maison des sept pêchés (1940), Voyage sans retour (1932) demeurent superbes et comme son célèbre film noir - d’un noir et surtout, d’un blanc étincelant !- Le facteur sonne toujours deux fois, ont marqué l’âge d’or du cinéma . Par exemple, j’ai le souvenir qu’un film comme Prestige, curieux récit d’atmosphère coloniale où alternent déchéance et prestige sous l’uniforme de l’homme blanc, m’avait surprise par ses audaces torrides et masochistes et sadiennes aussi bien que visuelles .
Tout cela le spectateur pourra le vérifier dans la rétrospective que lui consacre la Cinémathèque française en 2013.

Garnett avait tenu à répondre lui même à son propre questionnaire : ainsi sur sa biographie, il renvoie à la lecture de ses mémoires, que je n’ai malheureusement pas lues et qui sont paraît il, succulentes ! Sachez - ce qu’il ne dit pas ici- qu’il fit des études technologiques, commença comme ingénieur, puis devint pilote instructeur de la marine en 1914-18 où il fut blessé, d’où le fait qu’il boitera pour le restant de ses jours. Quand il entre dans le cinéma il fait différents métiers, puis devient gagman dans les studios de Mack Sennet et d’Hal Roach pour des acteurs comme Ben Turpin, Harry Langdon, ou Stan Laurel.

Comme scénariste, il livre quelques recettes pour entretenir la tension d’une intrigue par des temps de pauses drôles.

Pour sources d’inspiration, il utilise plutôt celles écrites directement pour l’écran, sinon il préfère utiliser le roman, trouvant le théâtre moins propice au cinéma. Il aime commencer à écrire le scénario seul jusqu’au découpage, puis prendre l’avis d’un autre point de vue. Il témoigne de l’évolution du réalisateur qui devait autrefois accepter le scénario tout écrit des grands studios, alors que le réalisateur a pu par la suite devenir aussi producteur et gagner le contrôle du scénario. Garnett aimait à ce que les mouvements et les détails de l’action, comme du jeu, soient couchés sur le papier avant d’entreprendre le tournage. Pour lui, l’essentiel réside dans l’histoire, le scénario et le scénariste, puis une fois le découpage terminé, chacun des autres éléments.

Garnett doutait des producteurs, mais affirmait qu’on pouvait parfois tirer le gros lot ! S’il estimait des producteurs comme Hal Wallis ou Irving Thalberg (il avait travaillé avec ce dernier au prix d’explication incendiaire), il affirmait aussi que ceux sans talent étaient malheureusement nombreux.
Il a travaillé très étroitement avec les directeurs de la photo et les estimait pour leur compréhension des problèmes de mise en scène. Mais quand on a tourné, comme lui, avec Joseph Ruttenberg, Sidney Wagner ou Leon Shamroy, on peut le comprendre !
Tay surveillait très attentivement le choix des acteurs, du plus petit au plus grand rôle, et il aimait mieux les acteurs de style instinctifs plutôt que techniques. Il jugeait sévèrement le jeu de l’Actor’ s studio qu’il trouvait artificiel. Il était favorable aux répétitions quand la production lui en laissait le temps, mais souhaiter laisser une souplesse de jeu à l’acteur pour que celui- ci exprime au mieux le personnage.
Pour le montage, dans un premier temps, Garnett assis derrière le monteur le conseillait  ; en fin de journée, il retravaillait précisément avec celui-ci et décidait du montage final. La musique devait être efficace et discrète. En cas de doute sur les compositions proposées, il préférait s’en passer.

Enfin, Tay croyait surtout au cinéma qui sait raconter des histoires et trouvait abominables les films, selon lui, décousus ou incapables de construire un développement. Ainsi, il recommandait aux jeunes générations "Si vous voulez faire des films abstraits, apprenez d’abord à faire de bons films conventionnels " ! 

Laura Laufer