Laura Laufer est l'auteur du livre Jacques Tati ou le temps des loisirs, publié aux Editions de l'If.

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Jean Rouch. Entre le Noir et le Blanc





JEAN ROUCH UN ART POÉTIQUE DU RÉÉL
J’ai enregistré Jean Rouch, Marceline Loridan-Ivens et Michel Brault il y a fort longtemps déjà, mais j’avoue ne plus me souvenir du lieu de l’enregistrement.





Etait -ce au cours d’une matinée de l’Association des Amis de Joris Ivens où Marceline invitait au Max Linder de très nombreux amis du cinéma d’Ivens ? Marceline y montrait surtout des films de Joris Ivens. La projection était suivie d’un buffet toujours délicieux et très chaleureux. Je me souviens que Jean Rouch y est, bien sûr, parfois venu. Était-ce là ou dans une autre salle de cinéma que j’ai réalisé cet enregistrement ? J’avoue ne plus me souvenir.

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Jean Rouch-Marceline Loridan-Michel Brault.Chronique d’un été/© Laura Laufer.
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Jean Rouch-Marceline Loridan-Michel Brault.Chronique d’un été/© Laura Laufer

- audio 1Jean Rouch évoque : l’époque, comment la réalisation de Chronique d’un été permit à Joris Ivens de connaître la belle Marceline aux cheveux de feu, Michel Brault raconte comment naquit l’expression "cinéma vérité". / Audio 2 : pas de scénario, le hasard objectif des surréalistes, le plan en son direct Place de la Concorde. J’interroge Rouch sur son parcours de cinéaste (le preneur de son me demande de couper mon micro en raison du larsen, reprise du son sur la réponse de Jean Rouch). `Voici quelle était ma remarque : "Votre écriture documentaire concilie l’héritage du grand documentariste Flaherty, où l’image était préalablement composée et jouée, à la grande liberté qu’on trouve dans la Nouvelle Vague (Godard, Rivette), à laquelle vous prenez part avec Gare du Nord en 1964, et dont vous êtes aussi une sorte de figure père".
Rouch à ce propos : " À l’époque de Nanouk le matériel de prise de vue était très lourd, c’était une véritable expédition. Flaherty était déjà parti dans les années 1910 filmer dans la baie d’Hudson mais les négatifs nitrate ayant pris feu, il y est retourné et il est resté 16 mois avec Nanouk pour le filmer, il a fait enlever le toit de l’igloo...".

Mon article paru dans Rouge pour la disparition de Jean ROUCH :

JEAN ROUCH, UN ART POÉTIQUE DU RÉEL

Ceux qui ont connu Jean Rouch n’oublieront jamais sa haute taille, sa voix mélodieuse, sa gentillesse chaleureuse, son humour, son talent infatigable de conteur.
Jean Rouch avait trois cordes à son arc : la recherche, l’enseignement, la création. Au Musée de l’Homme, il laisse trente mille photos, des écrits et la lutte contre la dispersion des collections. Au CNRS, il forma des scientifiques. Au cinéma, son oeuvre qui comprend cent vingt films, avant tout des films d’ethnographie a ouvert de nouvelles portes à la fiction et au documentaire. Du film ethnologique à l’enquête sociologique et jusqu’au psychodrame, Rouch a marqué l’esthétique du cinéma et influencé une génération de documentaristes et les cinéastes de la Nouvelle Vague. A l’origine du projet des ateliers Varan (1), il a permis à des cinéastes des pays en voie de développement d’apprendre à faire eux-mêmes leurs films afin de constituer leurs propres archives de mémoire populaire ou ethnique.

Son travail d’ethnologue-cinéaste est à l’image du burlesque jeu de miroir inversé que propose le film Petit à petit. Comme le Persan des Lettres persanes de Montesquieu, Damouré vient du Niger à Paris pour "étudier les maisons à étages et comment vivent les gens dans les maisons à étages". Il faut à Damouré du temps pour apprendre la géographie de Paris, en connaitre l’Est et l‘Ouest, les us et coutumes de ses habitants, la façon dont ils mangent, dont ils s’amusent, se rendent à leur travail mais aussi de découvrir les promenades des Parisiens. Cette même démarche est celle suivie par Jean Rouch sur l’Afrique.

Elégance ludique

Les films de Rouch tiennent du happening, du canevas, de la broderie. Ils posent au cinéma la question de l’évaluation de la distance entre le vécu et le joué. Leur formulation crée l’illusion de la spontanéité, de la libre improvisation, du désordre joyeux. En réalité, l’art de Rouch tient sur une organisation parfaite du contrôle du film. La caméra est là où il faut, quand il le faut. Rouch fut un vrai metteur en scène. Son cinéma révèle le réel, mais son style et son ton sont ceux de la comédie. Jaguar, Petit à petit, Cocorico monsieur Poulet sont des films ludiques, drôles, élégants.

Jaguar (1954), sa première fiction, accompagne un berger peul, un pêcheur et un écrivain public qui vont du Niger au Ghana chercher fortune. Le cinéma rouchien intègre l’aventure, la fable, la satire. Les personnes filmées deviennent des personnages jouant leur propre imaginaire.

De Moi, un Noir (1958) qui suit durant six mois trois travailleurs immigrés nigériens dans Abidjan à Gare du Nord (1965), sketch d’un film de la Nouvelle Vague, c’est la même oeuvre. Pourtant Rouch tourne le premier en 16 mm, en noir et blanc, avec une caméra à ressort qu’il remonte toutes les 25 secondes sans moyen de prise sonore. Un très beau film, en plans courts, truffé de faux raccords et sans aucun son synchrone. Le son fut enregistré sur une copie visionnée, les protagonistes y improvisant sur ce qu’ils voyaient d’eux-mêmes à l’écran. A l’inverse, Gare du Nord pousse à l’extrême l’usage du plan séquence et du son direct. Une femme se déchire dans un appartement avec son mari. La caméra la suit, sans coupe visible à l’écran, dans l’ascenseur, puis dans la rue où un homme l’aborde et se tue devant elle.

Rouch inscrit l’espace, les personnages de ses films dans la durée par la ténacité de son suivi. Il épie, traque, chasse. Souple et furtive, sa caméra livre un film magnifique tel La Chasse au lion à l’arc (1965).

De la coutume à la poésie

Rouch expérimente et adopte la caméra portée 16 mm. Son cinéma doit s’adapter au hasard, à l’imprévu et être attentif à tout ce qui advient : pas de droit à l’erreur pour une cérémonie Dogon qui n’a lieu qu’une fois tous les soixante ans ! "Petit à petit l’oiseau fait son bonnet", Jean Rouch a le secret de la métamorphose de la parole coutumière en art poétique. Ses mots comme des formules magiques transforment le quotidien, le folklore, l’anecdote en matière cinématographique savoureuse. Complicité ludique avec le public, qui devine que les personnages suivis par le cinéaste sont en réalité précédés de lui et qu’il "les tire" vers l’expressivité qu’il attend d’eux. D’où une vraie "direction d’acteurs".

Rouch révèle la civilisation de l’Afrique dans sa distance d’avec la civilisation occidentale, par le mot, le geste, l’Histoire : dans Chronique d’un été, Marceline Loridan montre à de jeunes Noirs son numéro de déportée tatoué au bras. Les Africains, dans leur ignorance totale de l’extermination nazie, voient là un numéro de téléphone ou un simple ornement.

L’Afrique, ce sont quarante millions de déportés dans la traite négrière, puis le pillage colonial. La mise en évidence de l’irrationalité immédiate, confondante de certains événements nécessite la stricte authenticité du document humain qui les enregistre. En 1954, Les maîtres fous fut un des témoignages les plus stupéfiants du traumatisme engendré par la barbarie coloniale. Le rite filmé exorcise le colonialisme dans une cérémonie de secte au Ghana. La violence du film entraîna son interdiction pour insulte à la reine. Le pays était alors colonie anglaise. Les surréalistes revendiquèrent l’esprit du film et Jean Genet s’en inspira pour écrire sa pièce Les Nègres. Rouch incarnait l’esprit de ce qu’André Breton écrivait en 1937 : "La mise en évidence de l’irrationalité immédiate, confondante de certains événements nécessite la stricte authenticité du document humain qui les enregistre." (2)

Chronique d’un été dénonce la guerre d’Indochine et La Pyramide humaine fustige le silence de la France sur l’Apartheid d’Afrique du Sud pour éviter, à son tour, d’être dénoncée sur l’Algérie.
Rouch fait jouer ensemble des élèves blancs et noirs d’une classe du lycée d’Abidjan. "A la projection du film, chacun découvre une image inconnue de lui-même. La fiction devient ainsi réalité et la chronique d’un groupe d’amis avec ses anecdotes particulières." Le film veut être catalyseur de l’amour de l’autre et abolir le racisme.

Jean Rouch, ethnologue et cinéaste humaniste, a su saisir la nature, l’émotion et la beauté des choses. "Aimant l’amour, en vérité la lumière m’éblouit. J’en garde assez pour moi pour regarder la nuit, toutes les nuits", dit un poème dans la Pyramide humaine. Ainsi allèrent le sens de la vie et de l’oeuvre de Jean Rouch.

© Laura Laufer- Février 2004

1. Ateliers de production de films d’aide aux pays en voie de développement. Activité filmique importante de lutte contre l’apartheid et à l’indépendance du Mozambique. Adresse : 6, impasse Mont-Louis, 75011 Paris. Mail : .
2. André Breton, L’Amour fou.