Laura Laufer est l'auteur du livre Jacques Tati ou le temps des loisirs, publié aux Editions de l'If.

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De l’art de savoir attraper le poisson. / Howard Hawks, un art parfait.









Mémoire de cinéma au Rex. Programmation Laura Laufer. 364, avenue de la Division Leclerc. Châtenay-Malabry. www.chatenay-malabry.fr/pdf/telecharge/rex.pdf. Achetez 1 place et venez à 2 pour toutes les séances du cycle ! Mardi 23 avril -20h30, je présenterai
Le sport favori de l’homme de Howard Hawks.

Howard Hawks créateur de formes maintes fois copiées ou citées. Regardez ici des séquences comparées bord à bord : dans le cadre du haut l’original de Hawks, dans le cadre du bas ceux qui l’ont copié, cité ou s’en sont inspiré : Steven Spielberg, Bruce Beresford, Baz Lurhman, Stanley Kubrick, Ridley Scott, Tony Scott, Peter Bogdanovitch, Billy Wilder, Brian De Palma, John Carpenter...Ne craignez pas le commentaire en espagnol, les images parlent d’elles -mêmes !

(Man’s favorite sport ?, 1964) de Howard Hawks avec Rock Hudson et Paula Prentiss. USA. 120’. Roger Willoughby, vendeur dans un magasin d’articles de pêche, a écrit le best-seller mode d’emploi La pêche à la portée de tous. Deux jeunes femmes, travaillant pour la publicité du grand concours de pêche au lac Wakapoogee, convainquent son patron d’inscrire Roger au concours.

De l’art de savoir attraper le poisson.

Malgré le point d’interrogation du titre, ne doutons pas du sujet ! Les comédies de Hawks sont presque toutes fondées sur celui de la conquête du mâle rétif par la femme et Hawks nous montre ici, une fois de plus, l’antagonisme des sexes.

D’ordinaire, dans ses films, l’homme se distingue par sa compétence professionnelle ainsi Cary Grant est paléontologue dans L’impossible Monsieur Bébé, chimiste dans Chéri je me sens rajeunir, Gary Cooper professeur encycloplédiste dans Boule de feu, John Wayne chasseur dans Hatari, James Caan pilote automobile dans Ligne rouge 7000... mais ici Roger est un imposteur, car s’il excelle dans la vente des articles de pêche, l’auteur de la Bible des pêcheurs, La pêche à la portée de tous, n’a jamais pratiqué ce sport et, de plus, il abhorre le poisson, à la vue comme au toucher ! Abby, jeune femme séduisante, l’a jeté dans un vrai piège en proposant à son patron de l’inscrire à concourir dans un célèbre tournoi de pêche pour la promotion de l’ entreprise. Roger devra bientôt affronter le dilemme, continuer à mentir ou révéler la vérité sur son incompétence ?

On verra dans ce film que la femme mue par l’attraction physique se jette à l’eau – au sens littéral !- pour défier l’homme désiré dans une aventure où il doit faire ses preuves et triompher des obstacles, ceci menant à la formation du couple. Dans le cinéma d’Howard Hawks, l’homme et la femme se confrontent toujours dans des récits où ils mesurent leur valeur par l’action (ici la pratique d’un sport, la pêche) et par leur capacité à dépasser une épreuve morale où l’apparence finit par faire place à l’essence. C’est à ce prix que le couple hawksien trouve l’harmonie. Le plus parfait de ces couples étant celui formé par Lauren Bacall et Humphrey Bogart dans Le port de l’angoisse et Le grand sommeil.

Howard Hawks est le cinéaste qui a tourné des chefs - d’œuvre dans chacun des genres importants du cinéma, mais il en a aussi créé les formes originelles, maintes fois citées ou copiées par le cinéma qui vient après lui- Cf. l’extrait vidéo, en haut de page, où vous pourrez le vérifier par images comparées-. L’art de Hawks, lui-même, se fonde d’ailleurs, plus ou moins, sur la répétition des mêmes récits où se retrouvent les thèmes du danger, de l’action, du sexe et de la mort et mettant en scène un type de personnages de même caractéristique morale. Mais d’un film à l’autre, et notamment dans ses comédies, le cinéaste s’est toujours plu à jouer les variantes, reprenant des gags vus dans ses films antérieurs pour les pousser plus avant et toucher au burlesque dans une vraie «  frénésie logique » ainsi que l’écrivait Jacques Rivette, à ce propos*. C’est un des aspects du Sport favori de l’homme. Hawks s’y répète volontairement dans une écriture limpide qui me semble encore plus libre et plus sereine qu’elle ne l’a jamais été. De main de maître, Hawks installe le spectateur dans une remarquable intimité avec ses personnages que la photographie superbe et chaude de Russel Harlan et l’interprétation aussi chaude de Paula Prentiss, comédienne formidable, renforcent. Pour autant, le cinéaste nous tient dans une certaine distance créée par son génie de l’ironie et c’est dans cette subtile dialectique que le cinéma de Hawks s’inscrit là, où Jacques Rivette, François Truffaut disaient justement de lui qu’il filmait à « hauteur d ‘homme ».

Hawks souhaitait que Cary Grant joue le rôle de Roger Willoughby, mais celui-ci se croyant trop vieux pour jouer les séducteurs refusa. Grant venait pourtant de tourner Charade, où dirigé par Stanley Donen, il séduisait Audrey Hepburn. Hawks décida alors de prendre Rock Hudson.

Cary Grant possède une gestuelle souple et acrobatique, mais Rock Hudson par sa silhouette massive (un roc) d’un érotisme très Code Hays, et par son sourire faussement placide, entra dans le personnage de Roger très différemment de ce qu’aurait joué Cary Grant. La balourdise qu’offre Hudson au personnage convient parfaitement dans un film riche d’allusions sexuelles et scabreuses où il importe que le mâle éprouve quelque difficulté devant les assauts de la femme !

Qu’il s’agisse de la pêche ou de l’ouverture d’une fermeture éclair, Roger est d’abord dans "l’incompétence", mais ici, l’optimisme hawksien voit en l’homme une chance de progrès ! Remplacez la proie du pêcheur par la femme et vous comprendrez que l’homme apprend ici l’art d’attraper les poissons, mais aussi celui, ô combien périlleux et essentiel, d’ouvrir et de tirer les fermetures éclair. Le personnage abandonnera donc le mensonge social dans lequel il s’est amolli et cette éthique lui vaudra rachat. Le Sport favori de l’homme ? est un récit de la conquête de soi, où l’homme dévirilisé et la femme excentrique, rendue fantasque par la force du désir, assument, à la fin de l’aventure, leur véritable nature pour gagner le plaisir suprême. Une fable donc, où le spectateur prend un plaisir, certes d’une autre nature, mais tout aussi suprême !
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Laura Laufer

* Cf. Jacques Rivette, Génie de Howard Hawks (Cahiers du cinéma N°23, de mai 1953, p. 16 à 23)

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Howard Hawks, un art parfait

Howard Hawks forme, avec John Ford et Raoul Walsh, la trilogie qui porta le cinéma hollywoodien classique à son apogée. Il a conduit son œuvre qui compte quarante-cinq films, à un degré de perfection rare.
Né en 1896, Hawks gagne sa vie, de 1912 à 1917, comme pilote de course automobile. Ingénieur diplômé en 1917, il travaille dans une usine aéronautique, devient aviateur et forme des pilotes durant la guerre de 1914-1918. Avions et automobiles sont, alors, encore en une ère pionnière. Pionnier, Hawks le sera aussi dans ses futurs films. En effet, le cinéaste tourne un ou plusieurs chefs-d’œuvre dans chacun des genres qu’il aborde, et ces films constituent presque autant de modèles qui inspirent le cinéma par la suite, du mythique film de gangsters Scarface, en 1932, à Hatari ! qui lança un genre (voir le feuilleton télévisuel Daktari, très éloigné du vrai sujet d’Hatari !).

Danger !

La modernité de Hawks se mesure aussi à son impact sur des cinéastes d’aujourd’hui. Brian de Palma lui dédie son remake de Scarface, il inspire John Carpenter pour The Thing et influence G. A. Romero dans son traitement de la violence.

Howard Hawks fut un des premiers à produire ses films et à reproduire sa signature manuscrite à leur générique, affirmant ainsi sa conscience d’auteur et son indépendance au sein des studios. À l’égal de ceux de Lang ou de Hitchcock, ses films créent des formes neuves exprimant une vision du monde marquée par l’éthique (Scarface, Seuls les anges ont des ailes, Le Grand Sommeil, Les hommes préfèrent les blondes, Hatari ! Rio Bravo...). Dans un style sobre, concret, il impose avec grand naturel, l’intelligence et l’élégance d’une œuvre très cohérente où se répètent des thèmes et des formes, déclinés avec variantes, jusqu’à la perfection. Hawks aime reprendre un gag dans ses comédies, à plus de dix ans de distance, pour en pousser, chaque fois plus avant, la logique abstraite, en extraire toute la substantifique moelle. Le cinéaste est à ce titre un maître dans l’art du burlesque.

Hawks écrit ses films en collaboration avec des scénaristes au nom prestigieux : Ben Hecht, John Huston, Billy Wilder… parmi lesquels on trouve ses amis personnels, Hemingway et Faulkner. Les récits rigoureux, les dialogues brillants jouent l’équilibre subtil où le ton passe avec maestria, au sein d’un même film, de l’humour et du cocasse au sordide et au tragique.

Récits de groupes d’hommes face au danger, le rythme de ses films des années 1930-1940 est plutôt concentré et rapide, alors que celui des années 1950-1960 est plus ample : ainsi, les récits d’action des pilotes d’escadrilles en 1914-1918 nourrissent l’impitoyable mécanique de la guerre qui exige son lot de morts qu’une relève de chair à canons remplace aussitôt (Dawn Patrol, 1930) ; les pilotes de Seuls les anges ont des ailes (1939) affrontent les intempéries et les redoutables pics andins en faisant leur métier dans l’aéropostale, le fret, le secourisme. Pourtant, après chaque accident ou chaque mort, la vie continue. Le récit de La Captive aux yeux clairs (1952) prend le rythme lent et majestueux du fleuve que les hommes remontent, pour se charger peu à peu de densité et de tension.

Le thème de l’homme face au danger fait le cœur de l’œuvre du cinéaste et Hawks a d’ailleurs donné à un de ses plus beaux films tourné en 1962 en Tanzanie, le titre « Hatari ! » qui signifie « danger ! » en swahili.
Hatari ! – comme tous les derniers chefs-d’œuvre, Ligne rouge 7 000, Rio Bravo – intègre relâchements et digressions au cœur même de récits tendus. Les films respirent un naturel exemplaire, où tout paraît fluide et organique comme la vie même. Hommes et femmes, face au danger et au risque quotidien de la mort, font, tissent ou défont leurs amours.

Nouveau monde

Refuser de vieillir est, pour Hawks, primitif et dans Chérie je me sens rajeunir, fabriquer un élixir de jouvence est signe de régression. Hawks croit en « l’ordre naturel ». Là est sa morale. De ce point de vue, Les hommes préfèrent les blondes montre l’infantilisme et la régression et la femme et l’homme y sont des caricatures monstrueuses mais complémentaires, telles qu’on peut les voir dans les dessins animés de Tex Avery, dont ce film est esthétiquement parent. Les croqueuses de diamants sont le fruit du capitalisme ainsi que les milliardaires. Hawks déteste l’excès.

Dans de nombreux films de Hawks, les hommes, face au danger dans un premier temps, rejettent la femme y voyant une menace pour la communauté. Mais ne confondons pas les personnages et le réalisateur. Si dans ce cinéma, les hommes sont misogynes, ce n’est pas le cas du metteur en scène -contrairement à sa réputation-. Quant à la femme, Hawks loin d’en faire un objet passif, la montre active, s’impliquant face au danger et nouant sa relation avec l’homme par sa capacité d’initiative, sa ténacité, son courage. Hawks aime à jouer de l’inversion des valeurs dominantes dans la représentation qu’il donne de l’homme et de la femme car, en vérité, il croit profondément en la complémentarité de l’homme et de la femme.

La majorité de ses films décrivent le parcours initiatique qui conduit à la constitution du couple. Il faut, pour les protagonistes, en passer par l’action, le conflit, la réflexion et le dépassement des conflits. La stratégie de la capture amoureuse est probablement le plus grand sujet hawksien et il est significatif que dans son œuvre, on trouve pour action centrale du scénario la chasse (Hatari !) ou la pêche (Le Sport favori de l’homme). Ces activités sont la métaphore des relations qui se nouent entre l’homme et la femme. C’est dans l’action et à travers l’accumulation d’expériences que le couple se réalise, son modèle parfait s’incarnant dans celui formé par Bogart-Bacall dans Le port de l’angoisse et Le Grand Sommeil.

L’homme, face au danger, veut éliminer le « problème » féminin, mais que la femme survienne, et l’homme découvre, alors, l’avenir d’un nouveau monde.

Laura Laufer


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